La technique n'est jamais innocente : pourquoi nous devons refuser l'alibi technologique
Tandis que se multiplient les promesses de salut par l'innovation, il faut rappeler que chaque outil façonne celui qui l'utilise. Les dominants ne nous offrent jamais que les chaînes de notre propre consentement.
La domination change de forme, elle devient invisible, elle se loge dans le code source même de nos outils quotidiens.
On nous parle sans cesse d'innovations : des téléphones plus fins, des intelligences plus artificielles, des lunettes qui remplaceraient nos yeux. Dans ce flot ininterrompu de perfectionnements techniques, il manque une question essentielle : à qui profite cette course ? Et surtout, que perdons-nous en chemin ? La technologie se présente toujours comme neutre, comme un simple outil que nous pourrions utiliser à notre guise. C'est un mensonge confortable. Chaque dispositif porte en lui une intention, une hiérarchie, un ordre du monde. Celui qui conçoit l'appareil décide déjà de ce qu'il sera possible de faire avec lui, de ce qui sera valorisé, de ce qui sera rendu invisible.
Regardons autour de nous : les plateformes numériques qui structurent notre pensée sont pensées par ceux qui en tirent profit. Les algorithmes qui nous servent l'information ont été programmés pour nous maintenir dépendants. Les nouvelles formes de surveillance se déploient sous le masque bienveillant du confort personnel. Et nous acceptons tout cela parce qu'on nous l'a présenté comme inévitable, comme le prix du progrès. Nous sommes colonisés, non plus par la force militaire, mais par l'acceptation tranquille de nos propres chaînes numériques. La domination change de forme, elle devient invisible, elle se loge dans le code source même de nos outils quotidiens.
Mais il y a pire encore : cette technologie nous déshumanise lentement. Elle nous promet de résoudre les vrais problèmes — la chaleur qui monte, les guerres qui persistent, les violences qui se banalisent — par des gadgets supplémentaires. Elle nous détourne de la question politique réelle : comment transformer les structures de pouvoir ? Comment organiser notre libération collective ? En nous offrant chaque matin un nouvel écran à contempler, on nous éloigne de la conscience critique. On nous rend passifs face aux vrais choix qui devraient être nôtres.
Je n'appelle pas au rejet obscurantiste de la technique. Je dis qu'il faut la réapproprier, la détourner, l'inventer nous-mêmes selon nos besoins réels, non ceux qu'on nous invente. Il faut refuser l'alibi technologique : cette idée que demain nous sauvera parce que quelque innovation arrivera à point nommé. La libération ne viendra pas d'un smartphone perfectionné. Elle viendra de notre capacité à nous reconnaître entre nous, à refuser ensemble ce qu'on nous impose, à construire d'autres mondes avec d'autres outils. Cela commence par le refus lucide de croire que le progrès technique est le progrès tout court.