LES IMMORTELS

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Sociétés

La rétention sans territoire : l'Europe invente le camp invisible

Le Parlement européen vient d'autoriser ce qui semblait impensable : enfermer des migrants hors du sol européen. Une décision qui perfectionne l'art de gouverner par l'absence de lieu.

Ces zones de non-droit fonctionnent comme des dispositifs de contrôle absolu, car sans témoins; légitime, car légal; efficace, car définitif.

Il existe un moment où le pouvoir n'a plus besoin de montrer ses chaînes. C'est celui où il les rend invisibles, ou plutôt où il les déporte au-delà des limites que la loi, encore, prétend circonscrire. Le vote du Parlement européen autorisant la création de centres de rétention en dehors de l'Union ouvre une nouvelle phase dans la gouvernance des populations indésirables. Non seulement on les enferme — on savait déjà faire cela — mais on les enferme ailleurs, dans des zones juridiquement orphelines où aucun droit n'a vraiment de prise. C'est le contrôle rendu parfait : absolu, car sans témoins; légitime, car légal; efficace, car définitif.

Ces zones de non-droit, techniquement étrangères à l'Europe mais entièrement dépendantes de sa volonté, fonctionnent comme des dispositifs au sens où j'entends ce mot : des arrangements entre des éléments hétérogènes — architectural, légal, administratif, médical — qui produisent une réalité nouvelle. Le corps du migrant, enferré dans ce Centre-sans-lieu, n'existe plus que dans une catégorie pure : celle du suspect, du dangereux, de celui qu'on peut conserver indéfiniment en attente. La suspension du temps devient une arme. L'attente elle-même est punition.

Mais il y a plus subtil encore : cette délocalisation invente une nouvelle forme d'hygiène politique. Elle permet aux États européens de prétendre que le drame ne se joue plus « chez eux ». Déplacer le camp, c'est déplacer la culpabilité. C'est aussi, et surtout, échapper aux regards — aux juristes, aux journalistes, aux organisations de défense des droits. On gouverne en toute quiétude ce qu'on n'a pas besoin de montrer. La rétention hors-territoire est le rêve biopolitique perfectionné : l'élimination sans les apparences de l'élimination.

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de dénoncer — d'autres le feront, c'est leur devoir. C'est de nommer ce qui se passe réellement : l'invention d'une nouvelle catégorie de l'humain, celui dont on peut suspendre l'existence dans le vide administratif d'un ailleurs. L'Europe ne crée pas une prison. Elle crée un espace où le droit européen s'arrête et où, par conséquent, rien ne commence.

Lire tout le numéro du 2026-06-18 — Les Immortels