LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

L'Éditorial

La canicule, ce verdict silencieux de nos inactions

Tandis que cinquante-trois départements s'apprêtent à étouffer sous quarante degrés, nous continuons de gesticuler. La chaleur, elle, ne négocie pas.

Ces vagues de chaleur ne sont plus des phénomènes naturels isolés, ce sont des révélations de notre système entier, mises à nu par une atmosphère qui s'étouffe.

Voilà donc ce que nous sommes devenus : une nation qui regarde ses thermomètres monter comme on regarde un crime se commettre depuis sa fenêtre, avec cette sensation d'impuissance qui se mue en habitude. Cinquante-trois départements en vigilance orange. Des records battus avec la régularité métronomique d'une sentence exécutée. Et nous, citoyens, habitants, électeurs — que faisons-nous ? Nous attendons les consignes. Nous attendons qu'on nous dise de fermer les volets, de boire de l'eau, de nous méfier des heures les plus chaudes. Comme si les consignes d'hygiène publique pouvaient tenir lieu de politique.

Car voici l'écrasante vérité : ces vagues de chaleur ne sont plus des phénomènes naturels isolés, ce sont des révélations de notre système entier, mises à nu par une atmosphère qui s'étouffe. Les données le hurlent depuis des années — elles sont devenues plus fréquentes, plus intenses, plus meurtrières. Les savants l'établissent. Et pourtant, nous restons paralysés, prisonniers d'une rhétorique qui oppose l'économie à l'écologie, le présent à l'avenir, comme si cette opposition avait un sens quand les enfants ne peuvent plus dormir l'été et que les hôpitaux débordent de malaises. Macron appelle à la « grande vigilance » — belle formule ! Comme si la vigilance était une réponse à la physique.

Ce qui m'indigne, profondément, c'est que nous sachions. Nous savons depuis longtemps les causes, les responsabilités, les chemins qui auraient dû être empruntés. Nous avons les moyens, les connaissances, l'industrie, l'ingéniosité. Ce qui nous manque, ce n'est pas la solution : c'est la volonté. C'est ce courage de transformer radicalement nos façons de vivre, de produire, de nous mouvoir. Voilà le crime dont cette canicule porte témoignage : celui de l'inaction organisée, de l'appel perpétuel à la « vigilance » quand il faudrait exiger la révolution.

Et tant que nous n'aurons pas reconnu cette responsabilité collective — gouvernants et gouvernés, industrie et consommateurs —, tant que nous n'aurons pas accepté l'inconfort nécessaire du changement, ce pic de quarante degrés reviendra chaque été, pire que l'année précédente, jusqu'à ce que la température devienne un maître incontestable, qui n'aura besoin de consignes ni de vigilance pour nous dicter sa loi.

Lire tout le numéro du 2026-06-19 — Les Immortels