LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

Économie

Marronnier — un sujet que la presse revisite chaque saison Le fantôme comptable aux portes des urgences

Alors que 26 millions de personnes connaissent la vigilance rouge, la ministre de la Santé prévient que le système doit « tenir dans la durée ». Une formule révélatrice : elle avoue que nous gouvernons les urgences vitales comme on gère une entreprise à court d'argent.

Quand on serre les dépenses sanitaires, ce ne sont jamais les postes de direction qui plient, mais les lits, les infirmières, les heures de présence auprès des mourants.

La canicule frappe, les chiffres s'accumulent — 35 départements en rouge, 45 en orange — et aussitôt l'alarme sanitaire retentit. Mais ce qui me frappe dans cette crise qui revient, c'est moins le phénomène climatique lui-même que la manière dont nous l'abordons : comme une perturbation que le système devrait « absorber » en tenant ses coûts serrés. La ministre parle de tenir « dans la durée » : autrement dit, de ne pas crever le budget. Or une vie humaine ne se laisse pas budgétiser. Quand on serre les dépenses, ce ne sont jamais les postes de direction qui plient, mais les lits, les infirmières, les heures de présence auprès des mourants.

Il y a là une logique d'accumulation qui nous vient du cœur même du capitalisme. Le système de santé, progressivement privatisé ou « managérialisé », doit fonctionner à coût constant — comme une usine textile. Or les urgences météorologiques récurrentes, dont le dérèglement climatique aggravera la fréquence et l'intensité, ne rentrent pas dans les courbes de productivité. Elles cassent les prévisions. Elles exigent du « surtemps », de la solidarité sans contrepartie, du soin pour le soin. C'est exactement ce que la logique marchande ne peut pas financer : elle fuit vers les profits ailleurs, elle externalisne les coûts humains.

Remarquez comme la réponse immédiate des municipalités — interdire l'alcool dans les rues pendant la Fête de la musique — relève elle aussi d'une pensée gestionnaire : on régule par l'interdit, non par le partage des ressources. On suppose que les gens sont problématiques, qu'il faut les contrôler. On n'imagine pas de climatiseurs publics, de fontaines fraîches, de lieux de vie collectifs offerts aux plus pauvres. On interdit. Car donner, vraiment, coûterait davantage — et cela requerrait une autre idée de la richesse commune.

Tant que la santé reste soumise à la logique de l'« équilibre budgétaire » — ce fantôme comptable qui terrorise les ministres — elle continuera de craquer sous la chaleur. Le dérèglement climatique révèle l'imposture de ce système : il ne peut pas, par nature, répondre aux besoins qui dépassent la rentabilité. Nous le savons depuis des décennies. La question est : à quel point la mort doit-elle encore monter aux étages avant que nous osions enfin changer la structure même de nos priorités ?

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