Canicule : quand l'État abandonne les plus fragiles à la merci du thermomètre
Trente-cinq départements en vigilance rouge, vingt-six millions de personnes exposées. Face à ce déferlement de chaleur, nos gouvernants gèrent la crise à coups de petites interdictions tandis que le système de santé s'effondre.
Tandis que les températures grimpent, la réponse officielle ? L'interdiction de boire de l'alcool dans les rues. Voilà à quoi se réduit notre protection collective.
C'est un tableau de dévastations silencieuses que nous propose cette nouvelle canicule : des milliers de vieillards enfermés dans des appartements sans climatisation, des sans-abri qui cherchent l'ombre sous les ponts, des enfants dont les crèches manquent d'eau fraîche, et partout cette chaleur meurtrière qui pèse comme une chape de plomb sur les plus démunis. Trente-cinq départements en vigilance rouge — ce n'est pas un chiffre à commenter légèrement, c'est une sentence. Vingt-six millions d'âmes confrontées à l'indifférence d'une nature devenue hostile et, pire encore, à l'impuissance organisée de ceux qui gouvernent. Car tandis que les températures grimpent, que les corps transpirent et s'épuisent, que les urgences se remplissent de malaises, qu'arrive la réponse officielle ? L'interdiction de boire de l'alcool dans les rues pendant la Fête de la musique. Oui, vous avez bien lu. Voilà à quoi se réduit notre protection collective : des réglementations pour l'apparence du civisme, pendant que l'hôpital craque et que les plus fragiles meurent de chaleur.
La ministre de la Santé elle-même admet, avec cette franchise des derniers jours, que « le système de santé doit tenir dans la durée ». Tenir ! Le mot dit tout : nous ne parlons plus de sauver, de soigner, d'améliorer. Nous parlons de tenir, c'est-à-dire de survivre. C'est l'aveu que l'État a renoncé à vraiment protéger ses citoyens ; il espère juste que la machine ne s'arrête pas complètement. Or tenir, cela ne suffit jamais quand il s'agit de vies humaines. Chaque année qui passe nous ramène à la même canicule, aux mêmes alertes, aux mêmes carences. Nous savons depuis des décennies que la chaleur tue. Nous savons que les villes bétonnées la retiennent et l'amplifient. Nous savons que les plus pauvres ne peuvent s'échapper nulle part. Et pourtant, nous continuons de gérer ce qui devrait être une urgence climatique et social comme on gère une tempête de neige : en attendant qu'elle passe.
Il faudrait voir enfin les choses comme elles sont : cette succession de canicules n'est pas une fatalité, c'est le symptôme d'un système entièrement déréglé, économique aussi bien que climatique. Les énergies fossiles qui chauffent nos villes et notre atmosphère, les inégalités qui enferment les pauvres dans des logements de misère, l'absence de volonté politique d'aménager l'espace urbain — tout cela forme un bloc d'injustice. Interdire l'alcool sur la voie publique, c'est punir les pauvres qui cherchent la fraîcheur dehors. C'est les stigmatiser au moment même où ils souffrent le plus. C'est une réponse de police, non de justice.
Nous aurions besoin d'une véritable mobilisation : transformer les villes, créer des refuges climatisés accessibles à tous, faire de l'eau fraîche et du repos des droits sacrés durant les vagues de chaleur. Au lieu de cela, on nous propose des interdictions symboliques qui aggravent encore le mépris. Tant que nous traiterons la canicule comme un événement ponctuel à gérer administrativement, plutôt que comme l'exposé brutal de nos fractures sociales, tant que nous préférerons interdire à boire qu'à construire une ville habitable pour tous, nous resterons complices de ces morts qui auraient pu être évitées.