Charles de Gaulle : « L'Europe ou l'abaissement — il est temps du sursaut »
La revue relance le Général sur l'Europe. Louise Weiss, qui en porta l'idée quand elle n'était qu'un songe, le presse et le contredit — et le taquine : et si l'homme du 18 juin lançait un nouvel appel, cette fois pour l'Europe ? De Gaulle déploie le grand dessein — sa volonté et celle de Churchill, la longue lignée de ses prédécesseurs, le couple franco-allemand —, dit ses larmes au jour du Brexit et la joie de ceux qui s'en réjouirent, et lance, pour aujourd'hui plus qu'hier, un appel au sursaut.
— Louise Weiss : Général, vous qui aviez rêvé d'une Europe debout, « de l'Atlantique à l'Oural », indépendante et fière — comment voyiez-vous alors Churchill et son dessein ? Le Britannique appelait lui aussi à bâtir une sorte d'« États-Unis d'Europe ». Étiez-vous frères dans ce rêve, ou déjà séparés ?
— Charles de Gaulle : Churchill et moi ? Nous parlions la même langue du refus — le refus de l'abaissement, de la servitude. Quand il a prononcé son discours de Zurich en 1946, j'ai entendu un appel magnanime. Mais voyez-vous, madame Weiss, il y avait entre nous une différence que je dois dire sans détour : Churchill voyait l'Europe se construire, oui, mais il la voyait du dehors — la France et l'Allemagne réunies, c'était beau, c'était juste, mais la Grande-Bretagne resterait l'amie, la marraine, celle qui guide sans s'engager tout à fait. Moi, je ne concevais pas une Europe qui serait le champ de manœuvre d'une autre puissance, fût-elle amie. L'Europe devait être elle-même, ou ne pas être. Voilà ce qui nous séparait : non le rêve, mais le lieu d'où on le regarde. Churchill était de ceux qui veulent qu'on se sauve sans eux ; moi, je voulais que nous nous sauvions ensemble, ou que chacun demeure maître de son destin.
— Louise Weiss : Mais cette idée, mon Général, vous ne l'avez pas inventée. Elle vient de loin — Victor Hugo prophétisait déjà les « États-Unis d'Europe », puis Briand avec son projet d'union fédérale, puis Schuman et Monnet qui ont osé la première pierre avec la CECA. N'est-ce pas la long lignée du rêve européen qui vous a porté, plutôt que l'inverse ?
— Charles de Gaulle : Vous dites bien : une lignée. Hugo, Briand, Schuman — ils ont tous cru à l'Europe, chacun à sa manière et selon son temps. Je ne suis ni leur héritier ni leur juge ; je suis celui qui, à une heure grave entre toutes, a dû choisir : fallait-il que la France se soumît à une supranationalité que d'autres maîtriseraient, ou qu'elle gardât sa voix dans le concert des nations ? Les pères fondateurs de la CECA et de la CEE ont cru bon de noyer la souveraineté dans des institutions communes. Moi, j'ai cru que la grandeur de l'Europe résidait dans la grandeur de ses États — et que la France, si elle abdiquait son droit à choisir, cesserait d'être elle-même. Schuman a eu raison de jeter les premiers ponts ; j'ai eu raison, je pense, de refuser que ces ponts deviennent des chaînes. L'idée européenne me dépasse ? Soit. Mais elle n'est vraie que si elle grandit les nations, non si elle les éteint.
— Louise Weiss : Et pourtant, Général, c'est vous qui avez scellé l'amitié franco-allemande — ce couple qui devait porter l'Europe. Le traité de l'Élysée avec Adenauer, en 1963, n'était-ce pas un acte d'abandon de ce droit à choisir seul ? N'aviez-vous pas consenti là à ce que la France soit liée, engagée, presque mariée ?
— Charles de Gaulle : Ah ! vous me posez la bonne question. Oui, le traité de l'Élysée n'était pas un acte de repli, c'était un acte de foi — foi en ce que deux peuples qui s'étaient arrachés la vie pouvaient se reconnaître comme frères, et construire ensemble sans se renier. Adenauer et moi avons compris cela : les guerres franco-allemandes avaient saigné l'Europe à blanc. Il fallait y mettre fin, non par la capitulation de l'une devant l'autre, mais par la reconnaissance mutuelle et l'amitié. Ce n'était pas une chaîne, c'était un serment. La France n'y perdait pas sa liberté ; elle s'engageait librement, par la voix de son chef d'État, auprès d'une autre nation libre. Voilà la différence : on peut s'unir dans le respect mutuel, sans se perdre. Le couple franco-allemand devait être le moteur — deux moteurs, plutôt, qui tireraient dans le même sens, mais chacun gardant sa force propre. Cela, c'était possible. Et cela l'a prouvé.
— Louise Weiss : Mais vous, qui aviez refusé deux fois le Royaume-Uni à la porte de la CEE, doutant de son engagement européen — savez-vous ce que vous avez ressenti quand, cinquante-sept ans après votre dernier veto, le Royaume-Uni a voté pour partir ? Et ne vous trompe pas : ce ne sont pas les larmes que je veux, c'est la vérité de votre sentiment.
— Charles de Gaulle : Les larmes ? Elles ne sont pas du domaine de la politique, madame Weiss, et vous le savez mieux que quiconque. Ce que j'ai ressenti ? De la lucidité — une lucidité amère, si vous le voulez. Je m'étais trompé sur le calendrier, pas sur le diagnostic. Le Royaume-Uni ne pouvait pas entrer dans l'Europe comme on rentre dans un club : il fallait d'abord qu'il meure à son insularité, qu'il accepte de n'être plus seul maître du jeu. Cela n'a jamais été fait. Quand le Brexit a eu lieu, j'aurais pu dire : « Vous voyez, j'avais raison de le maintenir dehors. » Mais non. Ce qui m'a frappé — et c'est plus grave que les larmes — c'est que l'Europe s'était affaiblie en attendant que le Royaume-Uni la rejoigne, et plus affaiblie encore quand il l'a quittée. La grandeur de l'Europe réside dans son unité de volonté, et voilà qu'elle perdait un de ses piliers. Et vous savez ce qui m'a le plus blessé ? C'est de voir qu'en France, certains se sont réjouis du départ britannique, croyant naïvement que la France en sortirait plus grande, plus maître de son destin. C'était l'inverse : l'Europe se fissurée, et avec elle, chaque nation isolée devient plus petite face aux empires qui l'encerclent. Voilà la tragédie.
— Louise Weiss : Alors, Général, si vous trouvez dans le présent la preuve que l'Europe nous était — nous est — nécessaire, dites-le clairement : pourquoi l'Europe nous est-elle plus indispensable aujourd'hui qu'hier ? Qu'a changé, sinon que vos mises en garde se sont avérées exactes ?
— Charles de Gaulle : Ce qui a changé ? Le monde a tourné. Quand j'ai parlé d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural, j'imaginais que les blocs s'effondreraient et qu'une puissance européenne émancipée pourrait tenir tête à quiconque. Or, voilà qu'aujourd'hui, tandis que le rêve des frontières s'efface à l'Est, la guerre revient à nos portes. Les empires renaissent — celui qui veut reconstituer la Russie, celui qui domine le monde depuis l'autre côté de l'Atlantique, celui qui émerge au-delà des océans. Et la France seule ? La France seule compte pour quoi, contre ces géants ? L'Allemagne seule ? L'Italie ? Il n'y a plus de temps pour les illusions : soit l'Europe se fait puissance unie et indépendante, soit chaque nation rétrécit. C'est arithmétique, c'est brutal. Quand je refusais une supranationalité qui aurait nivelé les nations, je croyais que chacune garderait la ressource de sa dignité. Mais je ne prévoyais pas que le monde entier deviendrait une arène où seuls les grands y tiennent debout — ou les groupes de grands qui se donnent la main. L'Europe ne peut pas être la chambre d'enregistrement des décisions prises ailleurs. Elle doit être la maîtresse de son sort, ou accepter de plier. Il n'y a pas de milieu.
— Louise Weiss : Général, vous êtes l'homme du 18 juin 1940 — celui qui, depuis Londres, a dit non à l'abaissement. Et vous venez de nous dire, avec une clarté sans appel, pourquoi refuser aujourd'hui l'abaissement de l'Europe. Alors, une question qui vous amusera peut-être : pourquoi ne lanceriez-vous pas un nouvel appel du 18 juin — cette fois pour l'Europe ? Une Europe libre, puisque vous aviez dit à la France libre ? Le 18 juin pour l'Europe, Général : voudriez-vous nous le donner ?
— Charles de Gaulle : Vous êtes malicieuse, madame Weiss — et c'est pourquoi j'aime causer avec vous. Oui, un appel du 18 juin pour l'Europe. Pourquoi pas ? Mais il ne sortirait pas de ma seule voix. Écoutez-moi bien : quand j'ai appelé la France libre depuis Londres, c'était parce qu'un homme — moi — voyait clair tandis que la nation était aveuglée. C'était un cri solitaire lancé dans la nuit. Mais l'Europe ? L'Europe ne se sauve pas d'un cri solitaire. Elle se refait si et seulement si les peuples eux-mêmes, chacun par ses leaders, se décident à se relever ensemble. Non pas se dissoudre l'un dans l'autre, mais se reconnaître. Alors oui, lancez cet appel — que le Français dise à l'Allemand : nous refusons l'abaissement ; que l'Allemand le redise au Polonais ; que tous ensemble se tournent vers les murs qui s'écroulent en Méditerranée, vers les tempêtes qui ravagent le continent — car voyez, la nature elle-même nous crie que nous vivons ensemble sur une même terre. Le 18 juin pour l'Europe, c'est chaque nation qui le lance vers ses voisins : refusons de plier. C'est cela qui sauve, pas une voix étouffante, mais un chœur d'hommes libres qui se disent : nous serons grands ensemble, ou nous serons dominés séparément. Il n'y a pas d'autre logique.
— Louise Weiss : Alors, Général — le moment où vous pourriez dire « oui, c'est maintenant » ou « non, pas de cette façon » — lancez-vous cet appel du 18 juin pour l'Europe ? Ou demandez-vous aux Européens eux-mêmes de le faire ?