LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

L'Éditorial

Le Peuple confisqué : comment le populisme vole ce qu'il prétend défendre

Tandis que les démagogues parcourent le monde en promettant de parler « enfin » au nom du vrai peuple, nous voyons clair dans la ruse : ils divisent pour régner, désignent des coupables pour fuir le réel, et offrent un maître à ceux qui méritent des frères.

On ne se défend pas du populisme en méprisant le peuple. Il faut l'aimer assez pour lui dire la vérité, assez pour partager vraiment le pouvoir.

Il existe une imposture qui se pare du langage de la fierté populaire. Elle commence ainsi : « Moi seul je vous comprends. Les autres — les élites, les experts, les étrangers, ceux qui ne pensent pas comme vous — vous ont trahi. Je suis ici pour vous venger. » Cette promesse glisse aisément dans les cœurs blessés. Car il est vrai que beaucoup souffrent : des usines qui ferment, des salaires qui stagnent, des terres brûlées, des enfants sans école digne, la dignité qui s'effiloche. La colère qui naît de ce réel est juste. Légitime. Mais c'est précisément cette justesse que le populiste capture et détourne. Il ne dit pas : nous allons ensemble, patiemment, justement, transformer les structures de l'injustice. Non. Il désigne un ennemi simple — le voisin, l'immigré, le savant, la presse — et promet qu'une volonté de fer, incarnée en un homme providentiel, fera disparaître tous les maux. C'est le vol du peuple par qui prétend l'aimer.

Le mécanisme s'affile à chaque étape. D'abord, on flatte : vous êtes le vrai peuple, vous sentez ce que les technocrates ne comprendront jamais. Puis on simplifie le monde jusqu'à le rendre lisible à la rage : vos malheurs viennent de ceux-là, précisément ces coupables qu'on vous désigne. On moque la science — ces « experts » qui vous méprisent — pour se dispenser de répondre aux questions vraiment dures. On détruitles contre-pouvoirs, la presse libre, la justice qui regarde sans peur : car ils ralentissent la volonté du chef. Et enfin on promet l'homme miracle qui pensera pour vous, agira pour vous, vous délivrera de la charge de la démocratie elle-même — cette corvée, paraît-il, de penser et de décider ensemble.

Nous savons ce qu'il y a sous cette séduction. C'est un appauvrissement. Le peuple n'est jamais « vrai » ou « faux » — il est divers, contradictoire, vivant. Prétendre incarner sa volonté tout entière, c'est insulter à sa complexité. Et quand le populiste dresse une part du pays contre l'autre au nom de cette mythique unité, il produit exactement ce qu'il prétend combattre : la division, la haine entre frères, l'éloignement du vrai pouvoir qui naît du débat et du partage. Le bouc émissaire — l'immigré, le banquier, le « woke » — ne crée qu'une paix factice, celle du mensonge partagé. Et l'homme providentiel? Il transforme la liberté en dépendance. Le peuple n'a jamais eu besoin d'un maître. Il a eu besoin d'instruction, de justice, de frères.

Les armes de la résistance sont connues, et elles sont patientes. Elles commencent par la vérité : des faits établis, des comptes exacts, une science qu'on écoute sans la diviniser. Elles passent par l'instruction — non pour faire taire la colère légitime, mais pour l'affûter, la diriger vers les vraies causes du mal. Elles s'incarnent dans une justice sociale véritable, qui ne promet pas des miracles mais qui ôte au ressentiment son terreau : des salaires qui permettent de vivre, des écoles qui ouvrent l'esprit, une santé publique qui ne trie pas les pauvres. Elles vivent dans les corps intermédiaires — syndicats, associations, communes — où le peuple apprend à penser ensemble. Et elles respirent dans une presse libre qui dit non au mensonge, quelle que soit sa couleur.

Mais le plus profond, c'est ceci : on ne se défend pas du populisme en méprisant le peuple. C'est le contraire qui sauve. Il faut l'aimer assez pour lui dire la vérité — la vérité que la route est longue, qu'il n'y a pas de raccommodes miraculeux, que la justice se construit à plusieurs et que chacun doit y mettre l'intelligence et la volonté. Il faut l'aimer assez pour partager vraiment le pouvoir : non pas le donner à un chef qui prétend penser pour tous, mais le laisser entre les mains de millions de citoyens qui se parlent, se contredisent, se corrigent, et avancent ensemble. Voilà le défi : une démocratie qu'on ne déplore pas mais qu'on vit, qu'on exerce, qu'on défend chaque jour. Un amour du peuple qui soit exigeant — exigeant de vérité, exigeant de justice, exigeant de liberté. C'est cela, et cela seul, qui ferme la porte au séducteur.

Les temps sont troublés. Les populismes s'avancent partout, promettant l'ordre simple et le chef providentiel. Mais nous n'avons jamais baissé les armes devant ces ruses. Et nous ne les baisserons pas. Parce que nous savons, au plus profond, que le peuple est plus grand que ceux qui prétendent le représenter. Qu'il est capable de penser, de juger, de changer. Et que la véritable fraternité — celle qui relie les humains par-delà les frontières, les origines, les préjugés — sera toujours plus forte que la haine d'un ennemi fabriqué. C'est là notre espérance. Et c'est elle qui nous meut.

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