LES IMMORTELS

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Politique

L’aide à mourir : une loi de civilisation, à la mesure de nos grandes émancipations

Le 30 juin 2026, l'Assemblée nationale a adopté, en nouvelle lecture, la proposition de loi ouvrant un « droit à l'aide à mourir ». La revue ne la juge pas d'une seule plume : elle la met à l'étude à plusieurs voix, et la mesure à l'aune des grandes conquêtes qui l'ont précédée — la conscience libérée du dogme, l'échafaud aboli, la solidarité faite droit.

Les grandes lois de liberté ne se jugent pas au tumulte de leur vote, mais à la dignité qu'elles rendent aux plus faibles — et au soin qu'elles prennent de ne jamais la leur reprendre.

Il est des lois qui ne règlent pas seulement une question : elles déplacent une frontière de la civilisation. Celle que l'Assemblée nationale a adoptée le 30 juin 2026, en nouvelle lecture — une « petite loi », un texte encore soumis à la navette, mais déjà arrêté dans ses grands traits —, ouvre aux Français un « droit à l'aide à mourir ». Elle touche à ce que les hommes ont de plus intime, la manière de finir ; et elle le fait comme la République a toujours procédé quand elle grandit : en confiant à la loi, à la mesure et au consentement ce que l'on abandonnait naguère à la fatalité, au silence ou au dogme.

La direction a voulu qu'on ne l'examine pas dans l'écume des passions, mais dans le long cours de nos émancipations. Trois d'entre elles l'éclairent. La séparation des Églises et de l'État, en 1905, qui soustrait la conscience à toute tutelle et laisse chacun libre devant les questions dernières. L'abolition de la peine de mort, en 1981, qui retire à l'État le pouvoir de donner la mort et fait de la dignité une limite absolue. Et les grandes conquêtes sociales — la Sécurité sociale, les droits des femmes, l'assurance contre le malheur — qui ont fait de la solidarité, non une aumône, mais un droit.

On ne trouvera pas ici un plaidoyer. Une loi de cette portée se pèse : chaque voix convoquée dit ce qu'elle salue et ce qu'elle redoute. Car la même page qui proclame une liberté doit veiller à ce qu'elle ne devienne pas une solitude, ni un devoir muet imposé aux vieux, aux pauvres, aux infirmes que la société trouve « de trop ». La grandeur d'un droit se mesure à ses garde-fous autant qu'à sa hardiesse.

Que le lecteur suive donc, de voix en voix, ce débat à plusieurs mains : le poète qui ouvre et prend la hauteur de l'Histoire ; celui qui combattit l'échafaud ; l'ironiste de la conscience libre ; le bâtisseur de la solidarité ; le clinicien de l'âme et de sa fin ; et enfin la philosophe de l'attention, qui rappelle ce qu'aucune loi ne dispense — la présence due à celui qui souffre.

« Une avancée de civilisation, dans la longue marche des libertés », par Alphonse de Lamartine

Le 30 juin 2026, l'Assemblée nationale a adopté en nouvelle lecture une proposition de loi qui fait entrer dans notre droit un objet long resté enfoui sous le silence ou l'interdit : le droit, pour une personne majeure, atteinte d'une affection grave et incurable engageant son pronostic vital, souffrant d'une souffrance réfractaire aux traitements, de recourir à une substance létale qu'elle s'administre elle-même ou qu'un médecin ou un infirmier lui administre. Ce n'est pas une question posée en l'air. C'est un article inscrit au code de la santé publique, accompagné de conditions cumulatives strictes, d'une procédure pluridisciplinaire, de délais de réflexion, d'une vérification de la volonté libre et éclairée, d'une interdiction explicite de fonder le droit sur une souffrance psychologique seule, d'un signal mandatoire au procureur si une pression est détectée. Les frais en sont couverts par l'assurance maladie sans franchise. Celui qui s'y oppose en conscience ne peut être contraint. Voilà le fait : une vie qui s'éteint — non par la main de la maladie abandonnée à elle-même, ni par l'accident ou le secret, mais par un choix, une parole, une demande encadrée par des hommes de mesure et de vigilance.

Il faut avoir le courage de voir ce que cela signifie. Pendant des siècles, la mort a appartenu à deux maîtres : la fatalité et le dogme. La maladie tuait; le prêtre disait pourquoi, comment, et à quel prix accepter. Puis la médecine est venue arracher à la mort quelques années, quelques jours; mais elle n'a jamais eu réponse à la question de celui qui demande : quand ma souffrance devient insupportable, quand chaque respiration m'enfonce plus loin dans l'effroi, quand aucun traitement ne peut plus que prolonger cet effroi, qui décide du moment de ma fin? Longtemps on répondait : personne; tu la subiras. Voici que la loi répond autrement : toi, avec nous. C'est une translation de pouvoir. Ce pouvoir ne s'exerce plus sans contrainte, sans témoins, sans procédure — c'est là tout le sérieux de cette loi. Mais il change de main. Il passe du silence résigné à la parole organisée, du caché au droit, de ce qui se subit à ce qui se demande.

Cette translation s'inscrit dans une longue histoire — celle qui voit la République, quand elle grandit, reprendre à la fatalité, au hasard, aux puissances naturelles ou religieuses, ce qu'elle peut soumettre à la mesure, à la loi et au consentement. Lorsqu'en 1905 nous avons séparé les Églises de l'État, c'est parce que nous avons décidé que la vie civile n'obéirait plus au magistère religieux, mais au droit égal et à la conscience de chacun. Quand nous avons aboli la peine de mort en 1981, c'est parce que nous avons déclaré que l'État n'avait pas le droit de tuer — que mourir était un acte qu'on ne pouvait nous imposer. Et depuis le Front populaire, depuis la Sécurité sociale de 1945, depuis le droit à l'IVG de 1975, nous avons peu à peu transformé la vulnérabilité humaine en matière de solidarité — la maladie, la naissance, la maternité, l'infirmité ne relèvent plus du malheur solitaire, mais du droit social. Cette loi poursuit ce mouvement. Elle refuse que la fin de vie soit abandonnée au secret et à la souffrance muette; elle en fait une question de droit, d'égalité, de dignité partagée.

Mais il y a un seuil qu'on franchit ici, et il ne faut pas le nier pour le traverser. Ce seuil, c'est celui où la loi ne se borne plus à protéger la vie ou à la sauver — elle reconnaît aussi le droit à la mort demandée, choisie. Ce n'est pas une mince affaire. Cela suppose une confiance exigeante : confiance que la personne, même dans l'épreuve extrême, peut rester libre et lucide; confiance que les médecins, confrontés à leur propre impuissance, sauront préserver cette liberté sans la corrompre; confiance que l'État, qui donne cette permission, ne glissera pas vers une pente où celle-ci devient une attente, une suggestion, une économie. Voilà pourquoi la loi multiplie les garde-fous avec une rigueur qu'on peut trouver minutieuse : les délais, la pluralité des regards, l'interdiction de toute pression, le signal obligatoire des abus, la clause de conscience. Elle refuse que la mort choisie devienne une mort facilitée, puis une mort encouragée, puis une mort attendue de ceux qui sentent qu'on trouve leur vie trop coûteuse. Cette vigilance n'est pas excessive — elle est à la mesure du prix de ce qu'on reconnaît.

Il importe aussi de remarquer ce que cette loi ne dit pas, ou ce qu'elle assortit d'une limite claire : elle ne reconnaît comme fondement du droit que la souffrance physique liée à une affection incurable, pas la souffrance existentielle ou morale seule; elle exige que la volonté soit libre et éclairée, donc qu'elle refuse la pente vers les personnes dont le discernement est altéré; elle n'est pas séparable, dans l'esprit de ses rédacteurs, d'une ambition d'améliorer massivement l'accès aux soins palliatifs — car reconnaître le droit à l'aide à mourir sans améliorer l'offre de vivre bien jusqu'au bout serait une trahison. Voilà autant de clivages intérieurs que porte cette loi, autant de tensions entre ce qu'elle accorde et ce qu'elle refuse, entre la liberté qu'elle confère et la prudence qu'elle impose.

Trois regards nous attendent maintenant — ceux qui nous montreront comment cette loi prolonge les grands moments où l'État a retiré ses mains de ce qu'il ne devait pas régenter, où il a reconnu la liberté de conscience; ceux qui nous rappelleront le combat contre la mort infligée par l'État et la différence qui le sépare de cette mort enfin consentie; ceux qui situeront ce droit dans la grande marche des solidarités, du berceau au tombeau, qui font de chaque moment de notre vulnérabilité une affaire commune. Je laisse la parole à ceux qui creusent avec nous ce sillon.

« Le pouvoir sur la mort, et la dignité », par Victor Hugo

Il est une symétrie terrible, et qui fait honneur à la conscience humaine, entre deux gestes opposés : l'abolition de la peine de mort et la reconnaissance du droit à l'aide à mourir. Tous deux posent la même question — Qui peut décider de la mort d'un homme ? — mais lui donnent des réponses inverses. Jadis, nous avons arraché à l'État le glaive ; nous ne tolérions plus que la puissance publique s'arroge le droit d'ôter la vie à qui ne la lui demandait pas. C'était proclamer que la dignité de la personne n'est jamais, même pour la raison d'État, aliénable. Aujourd'hui, nous reconnaissons à l'individu, consumé par une souffrance incurable, le droit de disposer de sa propre fin. Où est la contradiction ? Elle n'existe que si l'on ferme les yeux. Ce qui unit ces deux conquêtes, c'est une même affirmation : la vie d'un homme n'appartient qu'à lui seul. L'échafaud ravissait ce pouvoir ; l'aide à mourir le restaure. Entre le bourreau qui tue malgré la victime et le médecin qui agit selon le vœu du patient, il y a l'abîme qui sépare la domination de la liberté.

Mais cette liberté n'est pas sans périls. Qui garantit que la demande jaillit vraiment d'une volonté libre, et non de la lassitude d'une société impatiente envers ses douloureux ? Les garde-fous énoncés par le texte — les délais de réflexion, la collégialité, la clause de conscience, l'obligation d'informer sur les soins palliatifs, le signalement des pressions — témoignent de cette vigilance. Pourtant, un vertige demeure : celui de savoir si l'accès réel à cette aide sera équitable, ou si la précarité, la solitude et le dénuement d'accès aux soins palliatifs n'en feront, pour certains, une fausse liberté. L'honneur de cette loi gît peut-être moins dans le droit qu'elle énonce que dans la solidarité qu'elle affiche — les frais pris en charge, l'assurance maladie qui couvre — : c'est reconnaître que mourir, comme vivre, ne doit pas être affaire de fortune. Reste à vérifier si l'intention survivra à l'indifférence des ans.

Ainsi le même principe de dignité — qui hier nous ordonna de libérer la mort de l'État — nous enjoint aujourd'hui de la laisser à la conscience de celui qui la subit. C'est moins une contradiction qu'une marche : nous avions ôté au pouvoir le droit de tuer ; nous reconnaissons à présent à la personne le droit de choisir. Mais une telle arme, on le sait depuis Montaigne, ne reste jamais neutre dans les mains de qui s'en saisit. Elle devient ce qu'en font les hommes — un acte de liberté ou une pente vers l'oubli des malheureux. La vraie question n'est donc pas si nous devons reconnaître ce droit — nous l'avons fait — mais comment nous en userons : avec la tendresse vigilante que méritent les souffrants, ou avec l'impatience calculée que redoute quiconque a lu Simone Weil.

« La conscience libre, hors du dogme », par Voltaire

Voilà un texte qui demande enfin à l'État ce que je réclamais il y a trois cents ans : qu'il se retire de la sacristie. La loi du 9 décembre 1905 avait soustrait le mariage, l'école et l'enterrement à la tutelle des Églises ; il était logique que les questions ultimes — la souffrance extrême, le moment et la manière de mourir — en fissent autant. L'ordre civil reprend ses droits. Cela ne signifie point que l'Église perde son droit de parole : qu'elle prêche, qu'elle console, qu'elle exhorte ceux qui l'écoutent à supporter ; nul ne l'en empêche. Mais elle n'imposera plus au citoyen, par la voix de l'État, que la souffrance est un devoir ou que la durée compte seule. C'est cela, la vraie laïcité — non l'hostilité envers les croyances, mais leur sortie du droit public. La personne qui demande l'aide à mourir, celle qui s'y oppose par conviction, le médecin qui s'en détourne par conscience : tous trois sont enfin égaux devant la loi, car la loi cesse de trancher pour eux.

Reste à ne pas rêver. La loi pose des garde-fous — conditions cumulatives, procédure collégiale, délais de réflexion, signalement des pressions au procureur — qui témoignent d'une prudence bienvenue. Mais une question demeure, obscure et difficile : la liberté du choix est-elle jamais entière dans la souffrance ? Un homme en agonie, qu'on laisse sans soins palliatifs, « choisit »-il vraiment ? Voilà pourquoi l'accès inégal aux soins palliatifs n'est pas un détail : c'est le terreau même où cette loi doit grandir pour ne pas devenir perverse. Et voilà pourquoi la clause de conscience du soignant n'est pas un luxe : elle rappelle que nul n'est obligé de participer à un acte dont il croirait que c'est détruire ce qu'il a juré de sauver. Le droit à choisir sa mort doit être accompagné du droit à refuser de la donner. Tel est le prix de la vraie neutralité de l'État.

« La solidarité jusqu’au dernier jour », par Ambroise Croizat

On me dit que cette loi inscrit l'aide à mourir dans nos comptes de solidarité — que la personne qui choisit de partir ne paiera rien, que l'assurance maladie en couvre les frais sans reste à charge ni dépassement d'honoraires, et que l'assurance décès reconnait maintenant ce départ comme une cause couverte. C'est un fait. Et c'est juste : cela prolonge la ligne qui court depuis 1945, quand on a décidé que la protection contre le malheur ne serait plus une charité, mais un droit. Du berceau au tombeau, disait-on. Pourquoi s'arrêterait-elle à la porte de l'agonie ? Si la solidarité vaut quelque chose, elle doit tenir jusqu'au bout — sans humilier celui qui part, sans le soumettre au bon vouloir des riches.

Mais je dois dire ce que je vois clairement : ce droit de mourir vaut seulement si le droit d'être soigné est d'abord garanti. La loi demande que la personne soit informée des soins palliatifs et qu'on lui en ouvre l'accès si elle le souhaite. Bien. Mais nous savons que ces soins ne sont pas également distribués sur le territoire — certains départements en manquent encore. Voilà mon crainte : qu'on crée un droit généreux sur le papier, puis qu'on l'utilise faute de mieux, parce qu'on n'aura pas donné aux pauvres, aux isolés, aux oubliés de la carte médicale les vraies ressources pour vivre dignement leur fin. La solidarité n'est entière que si elle donne d'abord. Sinon, elle devient un piège.

Je ne tranche pas si c'est bien ou mal. Je dis : cette loi engage notre responsabilité entière. Elle nous oblige à regarder en face ceux qui souffrent sans remède, et cela demande du courage. Mais elle nous oblige aussi — immédiatement, sans délai — à dépenser sans compter pour les soins palliatifs partout en France, pour que personne ne choisisse cette porte faute d'une autre. Un droit de mourir qui ne serait que l'aveu de notre pauvreté face à la souffrance, ce ne serait pas une conquête — ce serait une défaite qu'on aurait acceptée.

« Choisir sa fin : l’intime et l’incurable », par Sigmund Freud

Ce qui m'a longtemps occupé en clinique, c'est la distinction rigoureuse entre deux états que l'oreille confond trop aisément : le désir de mort et la demande de mourir. Le premier naît souvent de ce que j'appellerais une souffrance psychique sans issue apparente — dépression, abandon, perte du sens — où la mort se présente à l'esprit comme l'unique porte de secours d'une prison intérieure. Cet état-là appelle le soin, l'écoute, parfois le délai et la patience ; il faut d'abord tenter de rendre habitable ce qui semble inhabitable. C'est pourquoi la loi a justement exclu la souffrance psychologique seule : elle reconnaît que le discernement altéré par la dépression ne produit pas une volonté libre, mais une volonté captive. La demande réfléchie, en revanche, émane d'un être lucide face à une affection incurable, dont la souffrance physique s'est avérée réfractaire à tous les secours que la médecine peut proposer. Elle est répétée, elle persiste au-delà du désespoir momentané, elle s'énonce face à un terme prévisible. C'est cette demande-là, et non l'autre, que la loi reconnaît.

La procédure que le texte met en place — le délai de deux jours, la réévaluation au-delà de trois mois, le collège pluriprofessionnel, le droit de renoncer à chaque instant — n'est pas un pur formalisme bureaucratique. Elle incarne, dans l'ordre du droit, ce que la cure analytique a toujours su : que le temps donne accès à une vérité du désir que l'instant seul ne livre jamais. Un homme peut dire « je veux mourir » dans l'affliction du moment ; il ne dit pas la même chose après trois mois de réflexion libre. La loi honore cette énigme. Quant aux gardes-fous contre la pression — l'obligation du signalement au procureur — ils reconnaissent une réalité que l'analyste connaît bien : qu'un sujet n'est jamais isolé, qu'il baigne dans un tissu de relations où la culpabilité, l'intérêt, la lassitude ou la malveillance d'autrui peuvent s'exercer sans bruit. La vraie frontière n'est donc pas entre mourir et vivre, mais entre une volonté véritablement libre et une volonté enserrée, qu'elle soit captive du désespoir ou des pressions du monde.

Ce qui demeure troublant — et je ne le masque pas — est la question de savoir si cette procédure suffira à écarter tous les risques, ou si le propre du droit est d'être toujours un peu trop tardif, trop lent pour les situations singulières qu'il encadre. Aucune loi ne peut remplacer la présence attentive, la sollicitude véritable envers celui qui souffre. Et il faut dire aussi : une société qui permettrait à ses citoyens les plus vulnérables, abandonnés ou en détresse psychique, de croire que la mort est le secours naturel aurait échoué à cette exigence de justice que Simone Weil nommait l'attention à ceux qui tombent. C'est pourquoi l'articulation de la loi avec le développement effectif des soins palliatifs n'est pas un appendice rhétorique : elle est le test véritable de ce qu'une telle loi engage.

« L’attention, et le refus de l’abandon », par Simone Weil

La loi du 30 juin 2026 franchit un seuil : elle reconnaît à chacun le droit de choisir l'instant et les moyens de sa mort, dès lors que s'entrelacent une affection grave, incurable, avancée — et une souffrance réfractaire aux traitements. C'est inscrire dans le droit commun ce qui relevait autrefois de la morale religieuse ; c'est poser que la liberté de conscience s'étend jusqu'à l'ultime seuil. Les garde-fous sont réels : le collège pluriprofessionnel qui doit vérifier l'absence de pression, le signalement immédiat au procureur si l'on en soupçonne une, l'exclusion explicite de la seule souffrance psychologique, l'accès garanti aux soins palliatifs. Ces mailles du filet témoignent qu'on a tenté de penser le pire — la solitude qui murmure « tu serais mieux morte », l'infirmité qui s'insinue comme une dette envers les autres.

Et pourtant demeure ce que nulle procédure ne dissipe : le risque de la confusion entre liberté et abandon. L'attention exige qu'on entende la différence — celle qui existe entre « j'ai choisi de partir » et « personne ne m'a donné raison de rester ». Le vieillard sans visite, la femme dont le discernement vacille sans être « gravement altéré », le pauvre qui doute s'il n'encombre pas — tous ceux-là peuvent former une volonté légalement libre tout en étant déjà morts d'intérieur, morts de ce malheur qu'on ne peut pas écrire sur un formulaire. La loi protège contre les pressions extérieures. Elle ne protège pas contre cette pression intime, diffuse, qui naît du silence, du manque de présence, de la structure même d'une société où certains se croient « de trop ».

Il faut donc que la loi existe, et qu'elle existe à côté d'une exigence plus exigeante encore : celle d'une vraie prévention du malheur, d'une densité de présence auprès de ceux qui souffrent, de soins palliatifs accessibles sur tout le territoire, d'une solidarité qui anticipe plutôt qu'elle ne rectifie. L'aide à mourir ne doit jamais tenir lieu de cet amour social qu'on n'a pas su donner. C'est pourquoi le texte lie la loi aux soins palliatifs — non par faiblesse, mais par lucidité : c'est le même geste éthique qui dit à celui qui souffre « tu comptes » — que ce soit pour l'aider à vivre dignement ou, en dernier recours, à choisir le moment de partir.

Lire tout le numéro du 2026-07-26 — Les Immortels